Papier à musique

Papier à musique

Lisztomania

Les anniversaires en musique ont du bon et du moins bon, selon les goûts. Chopin et Mahler ont été honorés comme il convient, Mendelssohn et Schumann ont fait les frais de l’opération. Et Liszt nous réserve de bonnes surprises. Car ici l’anniversaire prend une forme de bilan, tant la connaissance de sa musique et celle du personnage ont évolué. Bilan amplifié par l’organisation officielle d’une « Année Liszt » en France qui soutient un grand nombre de projets (http://www.anneeliszt.com/). Que les aînés fassent appel à leur mémoire ancienne, celle qui ne s’efface pas : qu’était Liszt pour eux il y a un demi-siècle par exemple ? Un virtuose, une musique pour virtuoses ; « pas difficile de jouer Liszt, il suffit d’avoir une technique ; ce n’est pas comme Chopin ». D’accord sur le second point, mais combien le premier a fait de victimes, à commencer par le grand Georges Cziffra auquel la critique n’a jamais reconnu le droit de jouer autre chose que la musique de son compatriote. Dès qu’il abordait Beethoven ou Chopin, c’était le lance-flammes. Dommage. Il est vrai que les �”uvres de Liszt que l’on jouait alors étaient principalement les �”uvres virtuoses ; parfois les légendes, quelques extraits des Années de pèlerinage et à l’orchestre rien en dehors des Préludes et des concertos pour piano.

Dans un appartement parisien du Quai aux fleurs, un professeur de philosophie d’une lucidité musicale incroyable prêchait la cause de François Liszt aux jeunes enthousiastes qui venaient partager sa passion de la musique. François par refus du germanisme dont il avait été l’une des victimes. Vous avez deviné, c’était Vladimir Jankélévitch. Liszt, pour lui, c’était la Bénédiction de Dieu dans la solitude, c’étaient les �”uvres du dernier Liszt, alors totalement ignoré, ce visionnaire qui allait déjà au-delà de Debussy et Schoenberg. Ses merveilleux écrits gardent la trace de cet enthousiasme. Aldo Ciccolini de son côté enregistrait les grands cycles apparemment moins virtuoses et d’inspiration poétique et religieuse. Un autre pionnier.

Et on fait un grand saut pour en arriver à 2011, 150 ans après la naissance de celui qu’on a baptisé le premier Européen de la musique, dans un petit village à la limite de l’Autriche et de la Hongrie, Raiding. Son père était intendant du prince Esterházy ; l’ombre de Haydn planait. Faites le voyage pour découvrir dans un petit triangle au centre de l’Europe les deux résidences d’Eisenstadt et Esterház, et Raiding. Avant 1989, c’était impossible, le rideau de fer passait au milieu.

Je reviens à 2011. L’une des premières sommes pianistiques (je n’ose parler d’intégrale), c’est à France Clidat qu’on la doit. Rééditée en CD, elle couvre 14 CD. Depuis, Leslie Howard s’est attaqué à ce monument à la lumière de toutes les découvertes et nouvelles éditions : bilan, une centaine de CD chez Hyperion. Evolution, il y a eu.

Mais pas seulement d’un point de vue quantitatif. Aujourd’hui, on joue la musique religieuse, on chante les mélodies et lieder, les pièces ultimes ne sont plus considérées comme inaccessibles, les symphonies, tous les poèmes symphoniques sont joués et enregistrés. Miracle que l’on doit aussi au formidable travail éditorial des Hongrois qui a rendu accessible des �”uvres indisponibles. Imaginez que les 33 volumes de l’édition dite intégrale des �”uvres de Liszt publiées entre 1907 et 1936 par Breitkopf & Härtel ne représentaient qu’un tiers de son �”uvre. Certaines étaient inconnues, d’autres mises de côté parce qu’il les avait remaniées, ce qui est le cas de l’essentiel de sa musique pour piano. Bref, il fallait oser, ce que la New Liszt Edition a entrepris en 1970 (Editio Musica Budapest). Et ce n’est pas fini, loin de là, car Liszt laissait des �”uvres partout où il passait, au hasard de ses voyages. Un passionnant volume de pièces pour piano vient de paraître (vol. suppl. 13) qui regroupe les premières versions de la seconde Année de pèlerinage et d’autres extraits, comme un début de sonate (une autre) ou quelques valses qu’il distillait au plus grand ravissement de ses publics. Les premiers jets de certaines pièces sont absolument incroyables de richesse et de difficulté. Il fallait élaguer, ce qu’il fit à force de les jouer ou pour mettre certaines pièces à la disposition d’élèves et admirateurs. Les deux options sont crédibles.

Un personnage aussi riche et atypique ne pouvait que susciter la plume d’auteurs les plus divers. Il est intéressant de remarquer que les trois livres importants que cette année Liszt voit paraître abordent le problème presque sous le même angle : sa vie est tellement riche qu’il suffit d’enchaîner les événements sous forme d’un roman… où tout est vrai. Sous la plume de Frédéric Martinez (Franz Liszt, Folio Biographies) la vie privée tumultueuse puis religieuse du héros passe au premier plan, ses rapports avec ses contemporains, sa famille, ses amis. Ce n’est pas la plume d’un musicologue, c’est celle d’un passionné. Nombre de citations tirées de sa correspondance et de ses écrits rythment l’ouvrage qui se lit… comme un roman. Jean-Yves Clément (Franz Liszt, Actes Sud/Classica) évoque davantage les �”uvres, certaines d’entre elles du moins, et tente de cerner les diverses facettes du personnage, un puzzle, dit-il, difficile à assembler. Son grand mérite consiste à aller au-delà des facettes strictement musicales tout en les laissant dans leur contexte : Liszt-philanthrope n’aurait pas existé sans Liszt-virtuose, ni même sans cette naissance modeste qu’il a toujours voulu effacer en « jouant dans la cour des grands ». Le titre choisi par Alain Galliari (Franz Liszt et l’espérance du Bon Larron, Fayard) donne d’emblée la tonalité : tout converge ou s’explique par le mysticisme de l’homme, difficile à admettre pour certains mais très fort par moments ; Liszt intermittent mystique ? Pourquoi pas, il n’a pas fini de nous étonner et de susciter les réactions les plus imprévisibles.

A lire :

Vladimir Jankélévitch, Liszt, rhapsodie et improvisation, Flammarion 1998

Frédéric Martinez, Franz Liszt, Folio Biographies, 2011

Jean-Yves Clément, Franz Liszt, Actes Sud/Classica, 2011

Alain Galliari, Franz Liszt ou l’espérance du Bon Larron, Fayard, 2011

Partition :

Ferenc Liszt, �’uvres originales pour piano seul, suppléments aux séries I-II, vol 13 : Années de pèlerinage II (premières versions) et autres �”uvres. Z. A-B 14 711, Editio Musica Budapest. (http://www.kotta.info/ro/product/14711/LISZT-FERENC-Annees-de-Pelerinage-Deuxieme-annees-Italie-Suppl?uic=9b5879e54bcb4ed2).

A écouter

l’intégrale de la musique poru piano de Liszt par Leslie Howard (Hyperion) http://www.qobuz.com/recherche?q=liszt+howard&i=boutique

Sur le même sujet