Le Regard de Claude Samuel

Le Regard de Claude Samuel

De qui est-ce ? – Jérôme Ducros versus Messiaen – Philippe Manoury et Pascal Dusapin – Les Percussions de Strasbourg – Les trois Geecos de Pagliei – Steven Schick

 

Au hasard du Net, je suis tombé sur un Trio avec piano dont You Tube m’a offert le troisième mouvement. Musique généreusement lyrique, assez bien agencée. Un de mes jeux favoris : mais de qui est-ce ? Un petit maître de l’époque César Franck – Gabriel Fauré – Théodore Dubois, lequel n’aurait pas encore entendu Debussy, Ravel, et moins encore Stravinsky ? Ecouté aussi, apparemment du même auteur : un Encore, un faux Popper pour violoncelle et piano qui me renvoie à ma chère Danse des Elfes, où Rostropovitch faisait des étincelles…

Jérôme Ducros, pianiste et compositeur. Faut-il le prendre au sérieux ? (DR)

Jérôme Ducros, pianiste et compositeur. Faut-il le prendre au sérieux ? (DR)

C’est à ce moment précis que j’ai découvert que le trio en question, qui vient d’être enregistré par le label Decca, date de 2009, qu’il est l’œuvre d’un certain Jérôme Ducros, pianiste de son état, et spécialiste, j’imagine, des pastiches musicaux pour lesquels il développe un certain savoir-faire. Hélas, il semblerait que Jérôme Ducros n’est pas le plaisantin que je croyais. Il a même été invité en décembre dernier au Collège de France où il a fait une conférence sur le thème « L’atonalisme, et après ? », déclenchant une de ces polémiques dont raffolent les milieux artistiques. Résumons : depuis Franck-Fauré-Dubois, tous nos grands compositeurs méritent un zéro pointé s’étant libérés, avec plus ou moins de bonheur, de la tonalité classique. Je me rappelle ce que disait Messiaen à ses élèves : « Je vais vous faire bondir : j’estime que les termes « tonal », « modal, « sériel » et autres mots de ce genre sont illusoires… Ils ont été exploités dans les livres parce qu’on pouvait rédiger de belles théories (..) mais ce sont des choses sans importance », et aussi « Il n’y a pas de musicien modal, de musicien tonal, de musicien sériel. Il y a seulement des musiques colorées et des musiques qui ne le sont pas. » Du pur Messiaen…

La bénédiction du Collège de France
Le drame dans cette affaire, c’est que des compositeurs aussi sérieux, aussi compétents, aussi officiellement et internationalement reconnus que Philippe Manoury et Pascal Dusapin se sont laissé abuser par cet aimable farceur qui, ne se contentant pas d’une honorable carrière de pianiste, cherche une place au soleil et un petit espace pour ses propres compositions, qu’il avait soigneusement gardées cachées jusqu’au jour où la polémique l’a installé sous les feux (tout relatifs) des projecteurs…

Cher Philippe, cher Pascal, vous êtes tombés dans le panneau, et c’est vous maintenant qui vous faites étriller, avec la bénédiction du Collège de France !

Edgar Varèse, bourguignon et new-yorkais, magnifique pionnier ! (DR)

Edgar Varèse, bourguignon et new-yorkais,
magnifique pionnier ! (DR)

Spéculations
Changement de décor, mercredi soir, dans la grande salle du Centre Pompidou. Tonal ou atonal, la question est ici vraiment saugrenue. Pour ce concert dédié à la percussion dans le cadre de Manifeste, le festival de l’Ircam, le matériau utilisé échappe complètement à cette classification d’un autre temps. Depuis Edgar Varèse, depuis Stockhausen et Xenakis, la percussion a fait exploser nos codes, a pulvérisé les systèmes classiques de la composition et, dans une époque de spéculations très théoriques, nous a ramenés à la vertu du « sonore ».Terrain d’expérience, la percussion fut parfois un miroir aux alouettes pour des créateurs plus riches d’idées que d’expérience ; elle a néanmoins marqué des points, grâce à l’énergie développée, au surgissement de sonorités insoupçonnables, à l’annexion de mondes lointains — gamelangs indonésiens et autres tablas de la tradition indienne. Sans omettre la force du spectacle, dont une retransmission radiophonique ou discographique ne peut rendre compte. La musique, disait Stravinsky, « doit également se voir »… Et de quels magnifiques spectacles nous ont gratifiés les Percussions de Strasbourg (dont un récent coffret de quinze CD vient de célébrer le cinquantième anniversaire) ou l’ensemble des Pléïades de Sylvio Gualda ! Une excellente méthode, en tout cas, pour capter l’attention d’un jeune public, pour lequel l’écoute de la musique contemporaine n’est pas une pratique quotidienne…

La caverne d’Ali Baba
Dès à présent, la percussion possède ses classiques : le Zyklus de Stockhausen, le Psappha de Xenakis dont le percussionniste américain Steven Schick vient de nous donner une version époustouflante, après avoir jonglé avec les sonorités extrêmes de Rebonds, toujours de Xenakis. Psappha et Rebonds (datés respectivement de 1975 et de 1988), déjà des classiques, oui. Mais l’exploration se poursuit ; découverte à la même séance de Voir-Toucher de l’Italien Lorenzo Pagliei, lequel navigue, avec synthèse du son en temps réel, sur les claquements, frottements, murmures de trois « Geecos » (dus au luthier Ludovic Barrier), élégamment nommés Olpe, Manta et Tyrsiope. Un des nombreux avatars de la lutherie électronique qui prospère depuis près d’un siècle (les futuristes italiens, le Theremine, l’Aetherophon, le Spherophon, le Trautonium, les Ondes Martenot). Qui s’attaquera encore à l’Olpe ou au Tursiope ? Tel est le sort des instruments nouveaux : une bouteille à la mer… Mais une visite au Musée de la musique (à la Cité du même nom) nous apprend qu’on n’a pas attendu notre époque pour enrichir l’instrumentarium classique, pour tester et remiser les résultats mirifiques de nos inventeurs inspirés dans la caverne d’Ali Baba, là où vont somnoler pour un temps indéfini, sinon infini, nos trois Geecos.

Steven Schick, au Centre Pompidou, époustouflant !  (Ph. Delphine Oster)

Steven Schick, au Centre Pompidou, époustouflant ! (Ph. Delphine Oster)

 

Couv Diapason juin 2013Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de juin :

« Ce jour-là : 31 mars 1837 – Liszt versus Thalberg»

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