Le Regard de Claude Samuel

Le Regard de Claude Samuel

Richter dans l’île – Rachmaninov et Bartok – Hiroyuki Iwaki – Richter à Paris – Idil Biret chez Naxos – l’Archipel de Boucourechliev – Un pape pour Messiaen

Rachmaninov, pourquoi pas ? Il m’arrive rarement d’écouter un concerto de Rachmaninov pour le plaisir ; ce post-romantisme attardé avec effusions et morceaux de bravoure m’exaspère plus qu’il ne me touche. Je pense parfois aux deux grandes heures que j’ai passées jadis, en tête-à-tête avec Sviatoslav Richter en Corse, dans une maison perdue au bord de la côte qu’il avait louée à l’occasion d’un concert donné dans l’île ; notre conversation était limitée : il ne parlait pas un traître mot de français et moi, pas le moindre mot de russe. On échangeait avec des bribes d’allemand ou d’anglais, gestes et mimiques. À un moment, le nom de Rachmaninov surgit, si j’ose dire, dans la conversation… À ma grimace, il comprit que je partageais les préjugés de la jeune garde des années soixante ; sans un mot, il s’installa donc devant un piano d’études qu’il avait dû louer pour la période et attaqua je ne sais lequel des Préludes. Le cadre y fit sans doute quelque chose, et le privilège dont j’étais le bénéficiaire : un petit récital du grand Richter pour moi seul ; tout de même, j’avais commencé à fendre l’armure et Rachmaninov était soudain devenu très fréquentable…

Disques pirates
J’ai lancé ensuite le nom de Béla Bartók, dont la musique, à l’époque, n’était pas encore entrée dans le grand répertoire — « Que pensez-vous du 2e Concerto pour piano ? », le plus moderne, le moins joué de ses concertos ? « Personne, me dit-il, ne me l’a encore proposé. » Et pourquoi pas, lui ai-je répondu, au Festival de Royan, l’année prochaine ? Et Richter vint, en effet, pour un soir dans ce festival de création, et joua le Deuxième Concerto de Bartók au cours d’une soirée mouvementée (dont je raconterai un jour les détails) en compagnie du chef japonais Hiroyuki Iwaki lequel, rencontré plus tard à Tokyo, évoqua cette collaboration et me parla de l’enregistrement qui avait été fait à cette occasion. J’étais bien placé pour savoir que, si le concert avait bien été enregistré par la radio, aucun enregistrement discographique n’avait été réalisé. « Je vous montrerai le disque tout à l’heure », me dit-il. En effet. C’était un « pirate » italien réalisé à la hâte, avec des moyens de fortune. Méfiez-vous des pirates !

Richter Sviatoslav Richter au Festival de Royan 1966, avec l’Orchestre National de France

Dernier récital
Et puisqu’il est question de Richter qui, je le rappelle, a quitté ce monde le 1er août 1997, comment oublier nos dernières rencontres ? Connaissant son goût pour les lieux historiques, je lui avais parlé de la merveilleuse salle de l’ancien Conservatoire (aujourd’hui, conservatoire national d’art dramatique), la plus ancienne salle de concerts de Paris (1811 !) et de son acoustique miraculeuse. « Lorsque vous reviendrez à Paris, je vous emmènerai… »

Quelques mois plus tard, j’étais dans mon bureau de Radio France lorsque je reçus un appel téléphonique d’un ami commun : « Richter se souvient de cette salle dont vous lui avez parlé, il voudrait y jouer » — « Quand ? » — « La semaine prochaine ! ». Il était ainsi, Richter, imprévisible, incapable de confirmer une date ou un programme des mois à l’avance, mais disponible dans l’instant. Et que se passa-t-il alors ? Nous mîmes sur pied six jours plus tard  un récital Richter que France Musique enregistra ; par privilège spécial (et grâce au nom du soliste), nous eûmes droit à la salle, et quelques communiqués d’antenne au début de la matinée permirent de boucler la location avant midi. Ce fut, j’imagine, la dernière apparition de Richter sur une scène parisienne… Joua-t-il, en bis, un Prélude de Rachmaninov ?…

Une pianiste turque
Retour sur Rachmaninov. La pianiste Idil Biret vient de m’offrir le douzième volume de son « Archive Edition » : Six moments musicaux op.16, Variations sur un thème de Corelli et trois des Préludes de l’opus 32. Du magnifique piano, sonorité grandiose, sobriété du style. Comme au cours de ma lointaine journée corse, pas de préjugés, me suis-je dit… Mais je veux saisir l’occasion pour revenir sur l’extraordinaire parcours d’Idil Biret, cette grande artiste qui, grâce à un ambitieux contrat avec la compagnie Naxos, a enregistré un nombre incroyable d’intégrales — y compris les trois Sonate de Boulez — mais qui, à cause de ce contrat avec Naxos (société qui, comme l’on sait, cassant les prix, est mal vue par la concurrence) subit quelques désagréments pour la poursuite de sa carrière.

Idil BiretIdil, la surdouée, telle que je l’ai rencontrée…

Bonne école !
Dans un joli livre d’entretiens, sous-titré « Une pianiste turque en France » (Entretiens avec Dominique Xardel, Ed. Buchet-Chastel, 2006), Idil Biret raconte comment, à onze ans, elle joua au Théâtre des Champs-Elysées le Concerto pour deux pianos de Mozart avec Wilhelm Kempff avant d’entreprendre des études au Conservatoire de la rue de Madrid. Elle eut pour maîtres Nadia Boulanger et Alfred Cortot, bonne école ! Je la connus lorsqu’elle avait dix-neuf ans, et des idées déjà bien arrêtées ; brève collaboration (Brahms-Prokofiev-Bartok) pour les disques Véga) avant de l’entraîner vers le répertoire contemporain et, comme Richter, dans ce haut lieu de l’avant-garde que fut le Festival de Royan. C’est ainsi qu’en compagnie de Jean-Claude Casadesus (alors percussionniste), de Jean-Pierre Drouet et de Georges Pludermacher, elle participa à la création d’Archipel I d’André Boucourechliev, qui fit sensation et connut une longue postérité.

Idil Biret est l’une des artistes les plus cultivées que j’ai connues, passant ses nuits dans la lecture des auteurs les plus pointus ; elle possède aussi une extraordinaire mémoire. Si vous la croisez devant un piano, n’hésitez pas à lui demander la pièce de votre choix. Petit jeu que je lui proposai un jour dans une émission publique de Radio France : un auditeur lança un titre au hasard, Idil Biret s’exécuta sur-le-champ…

Quant à Rachmaninov… Dire qu’aujourd’hui il est mon auteur favori serait excessif, mais il n’est plus banni de mon paysage musical… Merci Richter, merci Idil !

Dernière minute
Le nouveau pape s’appelle François. Outre-tombe, Olivier Messiaen qui croyait, dur comme fer, à la vie éternelle, est en plein bonheur ! C’est aussi la fête des Merles, Chouette hulotte et autres Fauvette des jardins…

Messiaen L’auteur de Saint François d’Assise, l’un des opéras les plus longs du répertoire, prend des notes… sur place.

 

Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de mars : « Ce jour-là : 24 février 1607, la création de l’Orfeo »

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