Le Regard de Claude Samuel

Le Regard de Claude Samuel

Les promesses des présidents – Du solfège à la musique – Un décembre meurtrier – Charles Rosen – Lisa della Casa – Galina Vichnewskaïa – Jacques Rigaud – Ravi Shankar

Je lis sur le site du Ministère de l’Education nationale : « L’éducation artistique et culturelle est indispensable à la démocratisation culturelle et à l’égalité des chances. Elle est nécessaire à la réussite d’un parcours scolaire et professionnel dans les meilleures conditions possibles »… Vaste problème, qui concerne au premier chef la musique, et très particulièrement la musique classique, que des générations d’élèves réticents et de parents dubitatifs ont assimilé à l’enseignement du solfège.

Un plan mirifique
Sur le constat, nos gouvernants sont tous, et de longue date, d’accord. Pleins de bonnes intentions. Lequel de nos présidents a dit : « La culture n’est pas un supplément d’âme, c’est l’âme même de la civilisation. C’est pourquoi je souhaite changer en profondeur la manière dont l’école enseigne la culture et les arts » ? Nicolas Sarkozy ou François Hollande ? Et lequel a déclaré : « La culture est au cœur d’un projet politique. Ce n’est pas simplement un élément d’un programme. Je lancerai (..) un plan national d’éducation artistique » ? François Hollande ou Nicolas Sarkozy ? Et qui se souvient de René Haby, ministre de l’Education nationale de 1974 à 1978, qui avait alors imaginé un mirifique plan quinquennal pour contribuer à la gestion d’un dossier ingérable. J’avais alors posé la question à Marcel Landowski, inspecteur général de la musique à l’Education nationale, (Le Point, 23 février 1976) : « Le ministre Haby aime-t-il la musique ? » Réponse : « C’est un homme trop cultivé pour ne pas aimer la musique. »

Ou l’art de botter en touche… Il est bien connu qu’un ministre (de la culture ou de l’éducation nationale) naturellement mélomane a pour légitime ambition d’offrir à tous nos bambins ce supplément d’âme. Je ne compte plus les conférences de presse consacrées à ce sujet brûlant auxquelles j’ai assisté — certaines d’entre elles, d’ailleurs, en présence des deux ministres concernés qui s’autocongratulaient avec ardeur… Combien de parents qui, à la suite d’articles ou d’émissions sur le sujet, m’ont parlé de leurs expériences et de leurs préoccupations ! Tous désireux de transmettre à leurs enfants cet amour de la musique que leurs propres parents ne leur avaient pas toujours inculqué. Car, même si l’école, le collège, le lycée ont cette responsabilité pédagogique, et même si le constat est un peu banal, ce sont les parents qui doivent, les premiers, faire le boulot.

Et l’examen ?
Question annexe, mais non négligeable : comment agir en ce domaine ? Faciliter l’accès à la pratique musicale (chorale, instrumentale) ? Les conservatoires (à rayonnement régional, municipaux) sont à l’œuvre, mais leur capacité d’accueil est limitée et on peut devenir un parfait mélomane, prendre un grand plaisir à l’écoute des chefs-d’œuvre ou des partitions nouvelles sans avoir jamais monté une gamme sur un clavier. Il faut tout simplement intégrer l’idée que la culture générale comporte un minimum de connaissances dans différentes disciplines artistiques, dont la musique. Et en déduire que l’histoire de la musique, avec exemples sonores à l’appui, doit être enseignée et matière d’examen.

Je sais bien que cette dernière réflexion n’est pas dans l’air du temps et que toute contrainte est mal vue … J’ai la chance d’enseigner la musique dans une école de management culturel. La première question que l’on me pose chaque année au début des cours : « La musique sera-t-elle matière d’examen ? » Réponse affirmative. Et mes élèves sont là, attentifs, à la recherche d’informations complémentaires. Mais je n’ignore pas que les programmes de l’éducation nationale sont déjà surchargés, et que la musique classique à l’école n’a jamais été prise au sérieux dans notre beau pays, sinon par quelques parents, acquis d’avance à la cause… Vaste problème, en effet, auquel notre Ministre de la Culture a décidé de s’attaquer, avec tous nos vœux de succès.

Inscrits dans nos mémoires
On se souviendra longtemps de cette première quinzaine de décembre 2012 où, en l’espace d’une semaine, sept personnalités musicales majeures — dont, pour cinq d’entre eux, j’ai croisé la route — ont quitté ce monde. Le compositeur Jonathan Harvey et le pianiste de jazz Dave Brubeck, déjà évoqués dans mon blog du 7 décembre ; mais aussi…

… le pianiste américain Charles Rosen aussi captivant dans Beethoven que dans Debussy et Elliott Carter, musicologue pénétrant (Le style classique, La génération romantique, etc.) que j’ai invité jadis dans le jury du Concours Olivier Messiaen — décédé à New York dimanche dernier à l’âge de quatre-vingt cinq ans…


Charles Rosen : doigts agiles et puits de science

…la magnifique soprano suisse Lisa della Casa, une des grandes mozartiennes de notre temps, et superbe straussienne de surcroît, dont l’enregistrement historique des Noces de Figaro (rôle de la Comtesse) dirigé par Erich Kleiber est l’un des fleurons de ma discothèque vinyle — décédée lundi dernier sur les bords du lac de Constance à l’âge de quatre-vingt treize ans…

… la cantatrice russe Galina Vichnewskaïa, qui fut la reine du Bolchoï avant de prendre le chemin de l’Occident avec son célèbre époux, Mstislav Rostropovitch, et leurs deux filles. Une pasionaria, un tempérament de feu, interprète inégalable du répertoire russe, mais également Aïda et Tosca ! Quant à Chostakovitch, un familier du couple, et Prokofiev, elle défendit leur musique avec acharnement et le meilleur de son talent.

Galina

Publié en 1984, le livre de sa vie. Passionnant...

Orchidées et chocolats
Slava et Galina s’étaient rencontrés à Prague en 1955, coup de foudre : « Le jour de mon arrivée, je l’ai aperçu dans un restaurant. Il décida sur-le-champ de faire ma conquête. Le lendemain matin, quand j’ai ouvert mon placard, je ne voyais plus mes vêtements qui avaient disparu sous le muguet. Le jour suivant, j’ai trouvé des orchidées aux quatre coins de la chambre. Le troisième jour, le sol était jonché de boîte de chocolats. Le quatrième jour, nous étions unis pour la vie… » Couple explosif, inséparable.

Mstislav Rostropovich et Galina Vishnevskaya

Comment oublier la fameuse conférence de presse poignante qu’ils donnèrent ensemble à Paris lorsqu’ils apprirent (par la télévision) que le régime soviétique les avait déchus de la nationalité russe. Souvenir, parmi tant d’autres : l’active participation de Galina au grand cycle Prokofiev que j’ai organisé avec Rostropovitch à Paris en 1986 avec l’exécution, pour la première fois en version intégrale, de Guerre et Paix, l’opéra de Prokofiev — Galina Vichnewskaïa est décédée mardi dernier dans les environs de Moscou à l’âge de quatre-vingt six ans…

Merci, les entreprises !
… il n’était ni interprète, ni compositeur ; mélomane, bien sûr et, dans les fonctions administratives qu’il occupa (le Ministère des affaires culturelles, le Musée d’Orsay, RTL, la présidence des Centres de rencontre, dont la Chartreuse de Villeneuve-lez Avignon où nous nous sommes longtemps retrouvés chaque année), Jacques Rigaud milita pour la bonne cause. Il s’activa également, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, sur le front du mécénat d’entreprise, en qualité de président de l’Admical — il est décédé la semaine dernière, à Paris, à l’âge de quatre-vingts ans…

Ravi Shankar

!

Ravi et Yehudi
… enfin, Ravi Shankar, génial sitariste qui a porté les subtilités de la musique indienne à travers le monde. Un jour heureux, il rencontra Yehudi Menuhin, le plus indien des musiciens occidentaux, et ils jouèrent ensemble… Il vint en France pour la première fois au tout début des années  soixante. Inconnu et sans ressources. Je reçus alors un appel d’une passionnée de musique indienne: « Je suis avec un merveilleux musicien indien, particulièrement démuni, de passage en France. Vous ne pourriez pas lui obtenir un engagement dans l’une de vos émissions ? » Ce fut rapidement réglé, pour un cachet sans doute assez modeste ; et l’événement, dont il existe peut-être une trace sonore à l’Ina, se déroula dans l’intimité à la Schola Cantorum — Ravi Shankar est décédé mardi dernier, à San Diego, à l’âge de quatre-vingt douze ans…

Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de décembre : « Ce jour-là : 17 décembre 1865 »

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