Le Regard de Claude Samuel

Le Regard de Claude Samuel

Semaine Rostropovitch à Moscou – Le dernier concert de Pleyel – La soirée du Kremlin – Poutine et Galina – Les Français en vedette – Les bonnes lectures – Vivaldi à la loupe

« L’amitié des titans : Rostropovitch et Chostakovitch », c’est le titre du film qui sera projeté ce soir, à Moscou, au Centre d’opéra dirigé par Galina Vichnewskaïa ; quelle chaîne publique française nous offrira ce document ? Simple réflexion sans trop d’illusions. Et dès demain, mardi 27 mars, c’est toute une semaine de concerts qui sera proposée aux mélomanes moscovites, en hommage à l’un des héros de la vie musicale du siècle passé.

Le prix des symboles

Rostropovitch attachait un prix particulier aux symboles. Lorsque nous organisâmes ensemble le sixième Concours de violoncelle qui porte son nom, lequel, selon la cadence quadriennale habituelle, devait se dérouler en 1998, il me dit : « Nous allons l’avancer d’un an, parce que 1997, ce sera mon soixante-dixième anniversaire. » 1997 fut l’année où l’Italien Enrico Dindo obtint le Grand Prix et, du jour au lendemain, passa de la fosse de la Scala de Milan aux estrades internationales. Quant au 27 mars, c’est le jour où notre Slava naquit à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan.

Souvenir mémorable, mais douloureux : le 27 mars 2007 – Rostropovitch luttait depuis un an et demi contre la progression d’un cancer, allait à l’extrémité de ses forces pour honorer ses engagements, et nul n’a oublié la soirée Chostakovitch où il dirigea à Pleyel l’Orchestre de Paris et dont il sortit épuisé. Mais il devait tenir jusqu’au 27 mars 2007, jusqu’à son quatre-vingtième anniversaire, jusqu’à cette soirée que le président Poutine avait décidé d’organiser en son honneur. Formidable revanche pour l’homme qu’un gouvernement soviétique avait déchu de sa nationalité vingt-neuf ans auparavant. Des amis du monde entier avaient été conviés, et furent saisis en apercevant Rostropovitch, livide, pénétrer par une petite porte dans la grande salle du Kremlin, soutenu par Galina et le président. Il se soumit pourtant aux obligations officielles, se leva de la table officielle où on l’avait installé, aux côté du président de l’Azerbaïdjian, en face du prince Albert de Monaco, et articula quelques mots de circonstance. A la fin du dîner, je m’approchai de cette table, Rostropovitch m’aperçut et murmura : « Claudichka… » Puis, toujours soutenu par son épouse et le président, il s’éclipsa ; nous savions que nous ne le reverrions pas. Il mourut le 27 du mois suivant…

Les promesses des politiques

Cinq ans plus tard, c’est donc un festival du souvenir qui est offert aux mélomanes moscovites ; festival d’une semaine organisé par Olga Rostropovitch, qui, avec sa sœur Elena, gère au mieux le riche patrimoine matériel et spirituel du maestro. Parmi les artistes invités, je note la présence d’un brillant violoncelliste français, titulaire d’un troisième prix en 1990 : Xavier Phillips, l’occasion de rappeler l’élan que Rostropovitch, et son concours, auront donné à l’école française du violoncelle, et il suffit de citer les noms de Jean-Guihen Queyras, Sonia Wieder-Atherton, Anne Gastinel, Jérôme Pernoo, Henri Demarquette, Emmanuelle Bertrand, Renaud Desjardin, et Xavier Phillips, bien naturellement, pour s’en convaincre, ils sont tous des enfants de Rostropovitch….

En 2009, à l’issue de la neuvième compétition, le Maire de Paris avait tenu à recevoir Elena Rostropovitch. Il lui avait alors assuré que le dixième Concours se déroulerait bien à Paris en 2013. Il faut, hélas, toujours se méfier des promesses des politiques.

Album-souvenir

Rostropovitch voulait qu’Olivier Messiaen lui compose un concerto pour violoncelle ;
ils en parlèrent chez moi, dans les années soixante… Mais Messiaen ne s’exécuta pas…

En revanche, Rostropovitch obtint une œuvre concertante de Luciano Berio, dont la création française eut lieu en juillet 1977 aux Rencontres de La Rochelle – à La Rochelle où se déroula au cours du même festival, le Premier Concours de violoncelle. Ici, Berio dirige et, aux pieds du soliste, c’est Tutsie, sa célèbre petite chienne, qui jouait du piano…

2005 : Rostropovitch félicite Marie-Elisabeth Hecker, Grand Prix du huitième Concours.

Lectures musicales

Le jury du Prix des Muses, que j’ai le plaisir de présider, vient de se réunir. Après avoir lu, examiné, décortiqué quelque cinquante ouvrages édités en 2011, les jurés ont attribué le Grand Prix à une nouvelle biographie, désormais de référence, que Sylvie Mamy a consacrée à Antonio Vivaldi. Nous vivions depuis si longtemps dans le souvenir des travaux de Marc Pincherle ; il était temps que la musicologie française actualise l’étude des six cents concertos et de la quarantaine d’opéras du Prêtre Roux, et nous permette de resituer l’itinéraire d’un compositeur dont, après Venise, on perdit la trace pendant deux siècles.

Neuf autres ouvrages sont inscrits au palmarès, qui sera officiellement proclamé demain mardi dans les salons de la Fondation Singer-Polignac, et que je vous laisse dès maintenant savourer.

Grand prix des Muses

Sylvie Mamy : Antonio Vivaldi (Fayard)

Prix spécial du jury

Laurence Decobert : Henry Du Mont (Mardaga)

Prix de l’essai

Sylvie Bouissou : Crimes et cataclysmes et maléfices dans l’opéra baroque en France (Minerve)

Prix du document

Francis Poulenc : J’écris ce qui me chante (Fayard)

Prix de l’histoire musicale

Laure Schnapper : Henri Herz, magnat du piano (EHESS)

Prix du beau livre

Liszt et le son Erard, livre collectif, dirigé par Nicolas Dufetel (Villa Medici Giulini)

In Honorem

Mildred Clary : Ricardo Vines (Actes Sud)

Mentions

Delphine Grivel : Maurice Denis et la musique (Symétrie)

Philippe Lesage : Anna Magdalena Bach (Papillon)

Présence du XVIIIème siècle dans l’opéra français du XIXème siècle, livre collectif dirigé par Jean-Christophe Branger et Vincent Giroud (Publications de l’Université de Saint-Etienne)

Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de mars : « Ce jour-là, 1er janvier 1956 »

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