Le Regard de Claude Samuel

Le Regard de Claude Samuel

Archives à la télé – Mildred Clary – Le catalan Ricardo Viñès – Ravel et Debussy – Stravinsky et Picasso – l’Affaire Dreyfus – L’impôt sur les pianos – Un mot de Courteline

C’était le temps où, sur les chaînes publiques, les émissions musicales étaient diffusées à des horaires décents. Le temps où les caméras de la télévision nationale conviaient compositeurs et interprètes à commenter leur démarche, à prolonger le discours par l’irruption de la musique. L’Ina, qui a tout conservé, détient des trésors auxquels on aimerait avoir plus souvent accès… L’autre soir, dans les salons de la Scam (Société Civile des Auteurs Multimedia), nous avons retrouvé quelques grands moments de cette quête à l’occasion d’un hommage à Mildred Clary, actrice majeure de cette collecte.

Un vrai régal

En effet, Mildred Clary, dont les auditeurs de France Musique ont adoré pendant de longues années l’accent British, mais aussi la culture, la finesse, le professionnalisme, Mildred Clary qui, il y a une grande année, a brutalement quitté le monde, fut la productrice et l’animatrice de quelques séries désormais historiques : Un ton au-dessus, La musique buissonnière, La Leçon de musique, Opus, dont les extraits, diffusés l’autre soir, furent un vrai régal, savourés avec une pointe de nostalgie. Or, Mildred Clary fut également, avec autant de professionnalisme et une belle discrétion, un auteur d’ouvrages qui doivent figurer dans toutes les bonnes bibliothèques musicales, de son Gershwin à son Britten, en passant par de très charmants entretiens avec Madeleine Milhaud. Et puis, il y a ce dernier livre, publié en 2011 dans la collection Musicales Actes Sud, sur lequel tout mélomane curieux doit se précipiter, et qu’il doit offrir à ses amis le soir du Réveillon : Ricardo Viñès, Un pèlerin de l’Absolu.

L’histoire de ce pianiste catalan (1875-1943) vaut d’être contée, parce que, dès son adolescence et son arrivée à Paris, il fut le familier de nos compositeurs majeurs : Maurice Ravel, qui fut son compagnon d’études, puis Claude Debussy, Igor Stravinsky, plus tard Erik Satie et Francis Poulenc… Créateur du Menuet Antique, première partition pianistique de Ravel, et des Poissons d’or de Debussy, il fut, dans la première décennie du dernier siècle, l’interprète incontournable de la musique nouvelle. Et tout en même temps, l’ami des écrivains (Léon Bloy, Léon-Paul Fargue, Paul Valéry) et des peintres. Petit mot de Picasso adressé à Viñès, en 1904 : « Ami Viñès, j’ai besoin de vingt-cinq francs pour payer un billet à ordre, je serais heureux que vous me les donniez en échange de cette eau-forte, j’aurai de l’argent un de ces jours et si vous le voulez je vous les rendrai »….

A la grande époque parisienne…

Grâce à de multiples documents et aux archives de la famille, Mildred Clary nous introduit dans l’univers de ce musicien aux idées tranchées (il fut, hélas, un furieux anti-dreyfusard…), vivant intensément et sans concessions son époque. Elle fait revivre aussi une société disparue, une des sources de notre modernité.

(Minime correction, page 123 : ce n’est pas Jacques Février qui déchiffra, en 1902, des passages de Pelléas et Mélisande avec Viñès ; il avait … deux ans, mais sans doute son père, le compositeur Henry Février)

De merveilleuses photos largement inconnues, une superbe maquette bicolorée donnent encore plus de prix à cet ouvrage. Mais au fait, comment jouait Viñès ? Ecoutez le CD (enregistrements des années trente, superbement restaurés) que les Editions Actes Sud vous offrent dans l’ouvrage précité. De Scarlatti à Debussy, d’Albeniz à Falla, c’est magnifique !

Une réforme urgente

La crise. Quels impôts pour y remédier ? Je vous rappelle qu’un ministre des finances eut l’idée, à la fin du XIXe siècle, d’ajouter à l’impôt sur les portes et fenêtres qui avait été institué par le Directoire et ne fut supprimé qu’en 1926, un impôt (d’un montant forfaitaire de 10 francs –or par an) sur les pianos qui fut, lui aussi, abandonné avant la dernière guerre – mais était-ce vraiment un bon signe ?

Au départ de cette mesure spectaculairement anti-culturelle mais d’un rapport intéressant, on avait tiqué, et je vous engage à prendre connaissance de ce texte, de toute actualité, du journaliste-polémiste Robert de Jouvenel :

« Le ministre des Finances propose d’établir un impôt sur les pianos. C’est une réforme urgente ; elle est nécessaire à l’équilibre du budget. C’est, de plus, une mesure démocratique, en somme, et tout le monde

est d’accord pour la voter.

- Seulement, interviennent les socialistes, il faudra en dégrever les musiciens professionnels.

- Et aussi les maîtres à danser, répondent les radicaux qui représentent les classes moyennes.

D’autres surviennent :

- Dégrevons les parents de trois enfants vivants.

- Et les familles qui ont un fils sous les drapeaux.

- Ceux qui ont passé dix ans aux colonies.

- Les membres du corps enseignant.

- Les marchands de vins.

Finalement, l’impôt sur les pianos passe à une énorme majorité. Malheureusement, il ne reste plus personne pour le payer… »

Vous avez dit niches fiscales ?

Et les voisins ?..

Quant à Courteline, il lança cette jolie boutade : « Les pianos devraient être frappés de deux impôts ; le premier au profit de l’Etat, le second au profit des voisins »…

Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de décembre : « Ce jour-là, 13 mars 1861 »

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