L'oeil et l'oreille

L'oeil et l'oreille
La Favorite
"La Favorite" au Théâtre des Champs-Elysées (YouTube)

“La Favorite” au Théâtre des Champs-Elysées

Une première bonne raison de monter La Favorite est que, dans sa version française initiale de 1840 (hélas, à la prosodie et surtout au vocabulaire bien gauches, qui paradoxalement ont l’air traduits) elle a royalement incarné à la suite de Meyerbeer le type du grand opéra à la française, avec figuration, intrigues de Cour, grand concertato vocal, ampleur mélodique et, mieux, réussites mélodiques, au format des grands chanteurs d’alors. Le fait qu’on ait aujourd’hui, précisément avec Ludovic Tézier, un représentant idéal de cet emploi, large, lyrique (et même suave là où il faut) confirme la légitimité de cette résurrection. Mais il faut alors en toute justice ajouter que Leonore de Guzman et Fernand (et à un moindre degré la basse, Balthazar), ressortissant à la même esthétique vocale, demandent même opulence et même maîtrise. Les qualités mêmes de Tézier ne font que faire ressortir avec plus de cruauté qu’on est loin du compte.

 

"La Favorite" au Théâtre des Champs-Elysées (YouTube)

“La Favorite” au Théâtre des Champs-Elysées (YouTube)

 

Une deuxième raison serait que 2013 marque le bicentenaire d’à la fois Verdi et Wagner : ce Wagner qui pesta tant d’avoir dû, pour ne pas mourir de faim à Paris, la réduire cette Favorite, pour toute sorte d’instrument, jusqu’au cornet à piston, tant elle était en vogue, tant on se l’arrachait ; et ce Verdi dont l’émergence en ce début d’années 40 va périmer d’un coup et à jamais ce type d’opéra précisément, où quelques moments vocaux mémorables ne suffisent plus à cacher le creux et la boursouflure des situations et des sentiments, et surtout le manque d’action (à compenser par les effets de figuration propres à ces opéras que Blaze de Bury ironiquement appelait les opéras mitrés). On aime beaucoup la simplification, à l’opéra, où trop souvent on en rajoute dans le détail et le décoratif. Mais cette fois il faut bien dire que la scénographie prude d’Andrea Blum résout tout par l’absence : c’est comme si on jouait sans décors (ni d’ailleurs costumes). Le problème est que La Favorite n’est pas assez consistante pour être ainsi mangée nue. Il y faut de la sauce, et de l’accessoire (et peut être une Gruberova mezzo, à effets). Elle est mise en scène pourtant, affirme le programme (avec identification et photo de la responsable). On ne peut pas dire qu’on s’en était aperçu.

 

La Favorite au Théâtre des Champs-Elysées (YouTube)

“La Favorite” au Théâtre des Champs-Elysées (YouTube)

 

Le National décidément n’est pas un  orchestre de fosse. Les très discrets échanges vocaux du I semblent mangés par un  orchestre qui, quand il n’y a qu’à accompagner et sous-tendre, se fait entendre. On n’a pas remarqué qu’à sa tête M. Paolo Arrivabeni ait particulièrement veillé à la façon dont ses chanteurs auront à respirer, et phraser. Ludovic Tézier (Alphonse XI) s’en sort royalement, par ses propres moyens. Péremptoire dans Jardins de l’Alcazar, c’est seulement dans les phrases exquises (« Pour tant d’amour… ») qui sont en fait celles d’un ensemble concertant, et où il chante (soupire) à découvert,  qu’il montre ce dont a le plus besoin La Favorite : le galbe, le modelé physique de la voix, qui est bien plus que le style (qu’on ne fait que plaquer dessus). Il faut mieux que la mezza voce ici, il faut la messa di voce, le contrôle de la plastique et de la dynamique vocale, du timbre même.

 

"La Favorite" au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

“La Favorite” au Théâtre des Champs-Elysées (© Vincent Pontet)

 

Ce n’est pas pour rien que Lassalle puis Renaud, et Battistini en italien, se sont approprié La Favorite et qu’on l’a montée tant qu’il y a eu un grand baryton pour en être mieux que le héros, l’attraction. Marc Laho (Fernand) a ce style, et il chante avec goût et correction. Avec lui la mélodie (« Un ange, une femme inconnue », ensuite « Ange si pur ») trouve son contour ; mais elle ne trouve pas ce qu’il lui faut de timbre (uniformément clair et bon garçon, jovial, sans la vibration fière propre au héros), donc sa noblesse. Après un 1° acte prudent Carlo Colombara (Balthazar) trouve quelque stature, assurant une scène finale assez impressionnante. Les possibilités de grand chant d’opéra abondent en ce IV° acte où Mme Alice Coote, d’avance excusée pour cause de grippe, montre que même dans sa meilleure forme elle n’a simplement rien à faire dans cette musique. Délicieuse dans la Cendrillon de Massenet ? Certes. Pour le Chevalier de Strauss aussi, elle a l’ambitus vocal. Et de Leonore elle a, et donne, toutes les notes, avec même quelque bravura. Mais aucune, aucun son, jamais, n’a la plénitude d’abord ni la couleur (et la variation de coloris) nécessaires pour ce grand chant émotionnel au pathétique extériorisé. Chaque son pousse vers sa propre plénitude possible, faute d’une suffisante résonance naturelle, et l’inégalité dans cette boursouflure du son ruine d’avance tout ce qui est legato, ou mélodie. Apte à chanter ce qu’on voudra (les notes y sont), une telle voix ne se qualifie pour rien. Réduction minimaliste sur toute la ligne, des décors à l’action et aux timbres de voix. Elle ne laisse debout en sa pleine stature que Tézier, pour qui il serait temps qu’on monte plutôt enfin Ernani !

 

Théâtre des Champs-Elysées, 7 février 2013

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