L'oeil et l'oreille

L'oeil et l'oreille
L'Or Rhin
L'Or Rhin à l'Opéra-Bastille (© Elisa Haberer)

“L’Or du Rhin” à l’Opéra-Bastille

Il y a trois ans c’était pour Philippe Jordan à la tête de l’Orchestre de l’Opéra, désormais son orchestre, comme un baptême du feu — ou du fond des eaux plutôt. Il inaugurait un Ring destiné à prendre corps sur deux saisons avec une lecture d’une fluidité et d’un serré en même temps, le fil de l’action ne se relâchant jamais, qui compensaient par leur continuité comme inévitable ce qui dans la production signée Günter Krämer pouvait parfois sembler aller dans tous les sens.

Callinan (Wellgunde), Lehmkuhl (Flosshilde), Sidhom (Alberich), Stein (Woglinde) © Elisa Haberer

Louise Callinan (Wellgunde), Wiebke Lehmkuhl (Flosshilde), Peter Sidhom (Alberich), Caroline Stein (Woglinde) © Elisa Haberer

 

Cette production s’est décantée, on s’est habitué à ce qu’elle a de déclamatoirement monumental, les gravissements de paroi, l’escalier sans fin, l’incessant crapahutage chez les nains comme chez les géants. Quelques-uns de ses meilleurs moments ont encore été améliorés, comme la nage d’Alberich à contre-courant du ballet nautique qui constitue un des meilleurs débuts de Rheingold qu’on ait vus. Mais la vérité est que, n’attendant désormais plus ni surprise ni déception de ce côté-là (à la différence de 2010), l’attention se concentre mieux sur l’orchestre, qui ne se contente plus d’être seulement la superbe masse d’ensemble que Jordan apprenait seulement alors à manier avec une plasticité dynamique très admirable : c’est dans le détail foisonnant et parfois évasif, simplement allusif, des interventions instrumentales expressives qu’il étonne maintenant.

Peter Sidhom et les Nibelungen © Charles Duprat

Peter Sidhom et les Nibelungen © Charles Duprat

 

De discrets et suggestifs tracés de violoncelle semblent zébrer la masse des eaux du dedans ; l’orchestration progressive du fameux mi bémol initial est devenue bien plus que paysage sonore, le bouillonnement animé, la turbulence où s’invente une action, que l’admirable trio des Nixes (Mlles Caroline Stein, Louise Callinan, Wiebke Lehmkuhl) nous donne avec une verve, un esprit, un théâtre stimulants. Ces affleurements d’instruments sortant pour un instant de leur clandestinité, cela signifie aussi de la part de Jordan une approche aussi chambriste qu’on peut l’être en matière aussi orchestrale. À preuve ces échanges suggestivement brefs entre Alberich et les Filles, pour lesquels le Rhin diapré se fait limpide. Et plus encore le tableau du Nibelheim musicalement incroyable où éclate le génie de conversation de trois des protagonistes, Mime (inouï Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, avec ses consonnes au rasoir), Alberich (grandiose Peter Sidhom, malgré des éraillements) et surtout Loge (Kim Begley, génial de mots et de mines, au point d’en faire oublier le grimage Paillasse qui pouvait le plomber). La meilleure moitié de Rheingold n’est rien d’autre qu’un étincelant jeu verbal, Konversationstück, dont la verve, les enjeux dramatiques, la volubilité méchante ou menaçante laissent loin derrière comme théâtre musical, on se permet de le dire, Capriccio qui en fait son sujet même&nbsp ;! Avec trois comédiens/chanteurs de cette intelligibilité et de cette expressivité en même temps, Rheingold devient pleinement ce qu’il doit être : un marivaudage et en même temps une offenbachiade grinçants, sinistres et jouissifs, pur emploi de ce Witz qui n’est qu’à l’Allemagne, où l’opéra l’a abandonné au cabaret. On ne joindra pas à ce trio Wotan, pourtant partie prenante à ce Nibelheim : mais Egils Silins, qui en a la stature flatteuse, reste trop creux d’étoffe et terne de timbre,  la carrure un peu flic de série TV. De bout en bout il ne fait qu’assurer, ce qui déjà n’est pas si mal !

Sophie Koch (Fricka) DR

Sophie Koch (Fricka) DR

 

La superbe vocale de Sophie Koch (Fricka), l’aplomb hypnotique de Qiu Lin Zhang (Erda, malgré un grelot qui s’annonce), la confondante facilité physique et vocale de Günther Groissböck (Fafner) nous étaient connus, mais la touche presque désarmée, humaine chez Lars Woldt (Fasolt) est très bienvenue ; avec l’enviable métal vocal de Bernard Richter (Froh), ajouts à une distribution d’ensemble transcendante.

 

Opéra-Bastille, 1er  février 2013

Sur le même sujet