L'oeil et l'oreille

L'oeil et l'oreille

Elles s’en vont…

Elles s’en vont. Les dernières, dont le nom veut dire pour nous amour et culture du chant, pionnières pour nous d’un répertoire, jamais remplacées, jamais oubliées.

(DR)

Lisa Della Casa (02. 02. 1919 – 10. 12. 2012) était Sophie et Pamina à ces journées de mai 1953 où l’Opéra de Vienne se déplaçait à Bruxelles, sous la houlette de Karl Böhm. Quelles équipes ! Seefried et Jurinac, Dermota et Kunz… De cette constellation Lisa Della Casa était simplement la plus ravissante, et elle avait l’absolument meilleure voix : longue, timbrée, l’aigu argentin, liquide et lumineux, comme sans couture et indéchirable de haut (très haut : elle se souvenait d’avoir été Reine de la Nuit, sa Sophie n’avait qu’à flotter et sourire là haut, du côté de l’ut dièse) en bas. Elle pouvait en même temps donner Quinquin, puis sera une superbe Maréchale. Strauss était son monde vocal ; elle sera (pour Mitropoulos) la plus juvénile, la plus humaine des Chrysothemis ; une des premières Comtesses de Capriccio ; pour Böhm à Salzbourg une Ariadne idéale ; et se permettra même, à bon escient, et pour satisfaire l’unique fantasme d’une carrière parfaitement prudente, quelques Salomé à Munich. Mais bien entendu c’est en Arabella que par la bonne grâce, l’élégance patricienne, l’honnêteté aussi (composante morale si importante chez Strauss, et si rarement observée) elle avait conquis tous les cœurs et réussi une identification que personne, depuis, ne lui a disputée. Mais dans Mozart aussi ! Elle était pour Krips et Decca une Comtesse à la tenue vocale châtiée, exemplaire. Böhm à la réouverture de Vienne en 1955 lui confiait Anna, qu’elle alternait avec Elvire, et Fiordiligi au disque. À peine si, discrète comme elle était, elle toucha au répertoire italien plus émotionnel : Mimi comme tout le monde, très peu Butterfly, chez Verdi rien que Gilda (cinq fois). Elle a été Eva à Bayreuth 52 mais s’est interdit sauf erreur l’Elsa qui pouvait suivre. Mais on l’a vue dans deux von Einem : Der Prozess (qu’elle a créé avec Max Lorenz) et en Lucille de Dantons Tod qu’elle reprenait à Cebotari. C’est Cebotari qui l’avait découverte à Zurich, toute jeune et délicieuse Zdenka pour sa propre Arabella : elle lui avait prédit qu’elle lui succèderait.

(DR)

L’immense carrière de Della Casa a été rendue plus discrète encore par la réserve stricte où elle tenait sa vie privée : un château sur le lac de Constance certes, mais aussi les soins constants qu’elle et son mari apportaient à une enfant unique qui les leur demandait. Tant de glamour, et tant de réserve. C’est unique.

Comment oublierais-je moi-même ce Rosenkavalier de Bruxelles 53, mon premier, dans ce Palais des Beaux Arts si mal équipé que les artistes devaient passer une partie de leurs entractes dans le foyer public. Et là, à deux pas de moi j’avais, déjà costumées et bavardant, la divine Jurinac et Della Casa la céleste… Le ciel s’ouvrait. Il y avait un ciel d’opéra, alors…

(DR)

Galina Vichnevskaya (25. 10. 1926 – 11. 12. 2012) nous est venue plus tard, et déjà définitive. C’est comme si, pour nous, elle était née en exil. Mais c’est aussi comme si elle avait emporté avec elle, dans sa voix, dans sa culture, dans sa sensibilité, le meilleur d’une âme lyrique russe qu’elle continua à faire rayonner alors qu’elle avait perdu sa terre natale, et le public qui entendait sa langue maternelle. Admirable apostolat, et pour nous qui étions sourds ! Elle voulait qu’on l’entende, et qu’on la comprenne ; qu’on ait accès, et plein, à cette voix immémoriale dont elle se voulait dépositaire. Comment oublier cette soirée à Strasbourg où, s’apercevant qu’il n’y avait pas de textes mis à la disposition du public (elle chantait Tchaïkovski et Moussorgski avec Slava au piano), elle les griffonna de mémoire, en hâte, les fit traduire en une heure et dit qu’elle n’entrerait pas en scène tant que les textes n’auraient pas été distribués. En exil elle chantait Prokofiev et Chostakovitch encore inexportables, rendait Onéguine à sa vérité russe, révélait Katerina Ismaïlova. Sublime missionnaire, authentique servante.

(DR)

La gloire mondiale qu’elle s’était déjà gagnée avec Verdi ou Puccini jusqu’à la Scala et au Met, en étant choisie par Britten pour créer son War Requiem (ce que la politique au dernier moment empêcha), elle l’a investie dans ce don passionné de son énergie et de son enthousiasme. On peut imaginer son indignation, son désespoir lorsque, rentrée au pays, elle vit qu’on laissait des gamins metteurs en scène jouer avec Eugène Onéguine. Ces grandes voix auraient-elles chanté, ces grands caractères auraient-ils combattu, pour rien ?

Adieu Tatiana, Lisa, Natacha, Katarina. Adieu identification absolue de l’interprète au personnage, don de soi total à sa mission. Adieu, vertus qui ont fait un art et un esprit, une morale du chant !

b7p2421