L'oeil et l'oreille

L'oeil et l'oreille
Nadja Michael (Médée) et John Tessier (Jason)
Nadja Michael (Médée) & John Tessier (Jason) - © Maarten Vanden Abeele

Médée de Cherubini au Théâtre des Champs-Elysées

Il n’est pas inutile de dire d’abord que Médée est le contraire d’un bon opéra : des tunnels, de la figuration, du bavardage, des personnages mal définis sauf Médée éponyme, elle-même mal définie mais qui, indéniablement, a de la force. Une Mazzoleni, une Callas évidemment, ont tiré quelque chose d’un ouvrage dont la fortune historique est mince, sans vraiment y faire valoir grand-chose d’autre qu’elles-mêmes.

Nadja Michael (Médée) - © Maarten Vanden Abeele

Nadja Michael n’essaye même pas de répondre à de telles qualifications, voix sauvage, voix hyène pourrait-on dire ; une présence dramatique qui tient plus à sa plastique sidérante qu’à une expression quelconque, tout ce qu’elle dit et chante étant noyé dans le cri ou perdu dans le chuchotement, d’un français d’ailleurs sans éloquence, que le texte mijoté façon sans façons exprès pour cette production rend plus ordinaire encore. La vraie monstruosité de cette Médée copieusement chahutée ne tient pas à la mise en scène de Krzysztof Warlikowski, plate et pédantement télévisuelle (idées courtes, il faut toucher statistiquement ; grands moyens clinquants pour que le téléspectateur ne zappe pas) : on verra pire et sans doute plus platement prétentieux encore. Elle tient à la sonorisation aberrante à quoi oblige un texte parlé qui cherche à se la jouer à la proximité : d’où surréelle et surtimbrée fausse présence de voix restant d’ailleurs maigres d’intensité comme d’expression. Un capharnaüm sonore aussi déréglé que nous l’a donné le TCE est quand même une nouveauté, qu’on espère sans lendemain.  Toutes les dimensions sont tourneboulées, tous les plans sonores, tous les équilibres ou mixages (voix et orchestre, parlé et chant) : et il n’y a pas besoin que du pop argentin ou hellène se surimprime à Cherubini pour qu’on se demande où on est, de quoi il s’agit, et ce qu’on est en train d’entendre.

Nadja Michael (Médée) & John Tessier (Jason) - Marion Kalter

Pourquoi l’opéra ? À quoi bon l’opéra ? Si la galerie est assez amusée avec cette vidéo nuptiale, balnéaire puis scolaire sur l’Ouverture, ensuite ces flots de lingerie, ces défilés couture (avec poses pour aguicher), ces robes qu’on n’arrête pas d’ôter et de remettre et ce chant qui court derrière son intonation et son expression, si on peut sonoriser à volonté, rajouter à l’œuvre, en ramener les caractères et le drame à cet album de famille avec cris, pourquoi payer le prix que coûte l’opéra ? Dans ce foutoir sonore une banda de préau ferait aussi bien l’affaire, pas besoin de Talens Lyriques. Viendra (dans la foulée) le jour où on demandera à une belle nageuse mise en noir (avec tatouages) de courir en tout sens sur la scène en gesticulant et une pile chantera à sa place, on n’aura pas besoin de déranger (et payer) Nadja Michael. On n’arrête pas le progrès. Nos décideurs apparemment trouvent amusant de faire faire l’opéra par des gens qui délibérément y font autre chose que précisément l’opéra, mais en exigent évidemment les grands, les très grands moyens. Pour le prix, dans le désordre aberrant de son Iphigénie au moins, Mr Warlikowski nous imposait des idées violentes, neuves et valides. Ici rien. Tant pis. Seul le très long lamento de Néris, bien chanté par Varduhi Abrahamyan et exquisément murmuré par les Talens Lyriques, nous a rappelé qu’on entendait et voyait un opéra. Il nous rappelait aussi combien Médée est gauche et mal fichue dramatiquement et combien, au fond, il était inutile de faire semblant de la monter, n’ayant ni un personnage dramatique et vocal pour en assumer tel quel le rôle titre ; ni un metteur en scène qui y trouve et y mette en valeur du solide. Caprices que tout cela ; ça durera ce que ça durera. Mais l’opéra, et le public d’opéra, risquent bien de n’y pas survivre.

Théâtre des Champs-Elysées, le 10 décembre 2012