L'oeil et l'oreille

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La Walkyrie en concert au Théâtre des Champs-Elysées



Ovations folles pour La Walkyrie que Munich nous offre en concert au TCE, comme Parsifal la saison passée et Fidelio la prochaine. Outre son spectaculaire programme varié (on y a vu en janvier dernier un Don Carlo de routine, mais simplement historique par son  niveau musical et vocal), Munich entreprend ce printemps un Ring complet, en avance sur le centenaire. On a commencé en janvier, on en est à répéter Siegfried, le Crépuscule suivra fin juin (le premier de Nina Stemme), permettant qu’un Ring complet soit présenté pendant le festival de juillet. De la sorte, Munich (où ont été créés, avant la fondation de Bayreuth, L’Or du Rhin et La Walkyrie, et qui, certes mieux que Paris, sait son Wagner) pourra consacrer une partie de sa saison 12/13 à célébrer aussi Verdi, autre jubilaire de l’année.

Kent Nagano (DR)

Voilà une maison où on sait programmer, et travailler ! Les ovations folles sont le fait du public, reconnaissant que Wagner lui soit présenté nu, bien distribué et vibrant, sans les contre-indications qu’y apportent désormais (à Munich aussi : ça s’est vu) les mises en scène. Fort bien. Encore faut-il qu’alors le chef d’orchestre soit doublement à son affaire : car sans costumes ni action visible ni décors (si ratés ou dissuasifs qu’ils puissent être d’ailleurs), en concert c’est au chef d’assurer l’action, de prouver que c’est une action. Aussi se permettra-t-on de trouver bien puériles, puérilement condescendantes, les mines que faisaient quelques-uns, au motif que Kent Nagano, à la fin du 1° acte , ne leur avait pas paru aussi bon que M. Abendroth, ou Krauss, ou Boulez ou Janssons, ou tout simplement pas assez lyrique. Dieu merci, au I il y a les violoncelles pour cela, et quand ils chantent comme ceux (celui solo) de Munich (et comme hélas Lance Ryan (Siegmund), devenu bien sec et sclérosé de timbre ne peut pas), inutile que le chef y rajoute un lyrisme de son cru. Le I en un sens se suffit à lui-même (voir l’enregistrement immortel de Bruno Walter), mais quand c’est La Walkyrie tout entière qu’on donne,  c’est sur sa totalité que l’action se noue, se tend et se juge, et c’est très magistralement que Nagano nous l’a conduite, la relâchant là où il faut, la laissant respirer au II dans l’anamnèse de Wotan, lui donnant ses tout autres couleurs humeurs en fin de II avec une très extraordinaire Annonce de la Mort toute en timbres voilés. Le III est plus direct dans son action : démarrant sur les chapeaux de roues avec un groupe de Walkyries comme je ne me souviens pas d’en avoir entendu jamais ni nulle part d’aussi performant, il ménage entre Wotan et Brünnhilde un conflit à silences et rebonds qui est action et dont la tension, pourtant sans personnages costumés ni figurés, ne se desserre et ne se dénoue que dans cette apothéose tendre que sont les Adieux, pour lesquels Thomas J. Mayer (vu à Bastille en Wotan de secours), timbre, ton et présence sympathiques, mais moyens, résonance surtout, un peu courts, avait réservé le meilleur de lui-même. Devant l’orchestre, il passait et tenait sa phrase. Son anamnèse du II était, elle, surtout parlée. Mais où y a-t-il un vrai Wotan aujourd’hui ? Même Terfel, qui aurait dû…

Nina Stemme (DR)

Très au-dessus étaient les onze dames, et bien sur le trio maître : Michaela Schuster Fricka colorée, sans les majestés impérieuses des Klose ou Branzell d’autrefois, avec des inflexions de vaudeville douloureux chez les Dieux qui lui viennent sans doute de la mise en scène ; et Anja Kampe (Sieglinde) svelte et blonde, plus Elsa et Senta qu’Isolde, chantant clair et hardi, pas vraiment sensuel (avec son jumeau de ce soir, c’est aussi bien), très remarquable de mots et de projection dans sa scène et son cauchemar du II. Nina Stemme (Brünnhilde) prend cette Walkyrie en marche. À Munich c’est Dalaymann qui la chante. Fleur seulement pour Paris !! Elle n’a pas avec l’ensemble, nouveau pour elle, le même rapport d’évidence que ses collègues : mais sa reprise de rôle est magistrale. Vocalement d’abord, avec cet ut assuré, le trille et le dernier ho remonté dans son cri initial. Mais interprétativement et en musicienne surtout, avec en face de la détresse de Wotan ses longues remarques dans le grave à la Flagstad et ce long souffle qui fait les mots transparents, le legato cousu main et laisse la splendeur de la phrase rayonner dans une luminescence liquide. Flagstad (celle live avec Furtwängler à la Scala) par la majesté innée de la phrase, Nina Stemme est, de visage comme de richesse de timbre et de chaleur dans la projection contrôlée, assez exactement l’encore très jeune Varnay des premières années 50, dont la riche et sombre vibration dramatique n’était pas encore déparée par la sorte de tremolo lent qui l’envahit ensuite, ou (pire) l’étranglement et la saturation dans le cri. Point d’équilibre souverain, et calme démonstration que c’est possible.

On peut chanter Wagner aujourd’hui, et chanter bien. Onze ce soir l’ont fait, dont une, souverainement. Beau travail, splendeur d’orchestre avec des sonorités sèches et cinglées, qui ne cherchent pas à se faire plaisir (ni le chef non plus) hédonistement mais seulement à réussir le plus difficile, qui peut être le plus payant aussi. Car c’est une chose de donner en concert un Donizetti où des dames n’ont rien d’autre à faire que chanter glorieusement, ou même Parsifal, à l’extrême rigueur oratorio. Mais une journée du Ring, qui est action, tenue, tendue de bout en bout, plus les actions de détail, la marquèterie qui s’organise et se défait ! Pour cela il faut un grand chef de théâtre : et certes Kent Nagano l’est.

Théâtre des Champs-Elysées 24 avril 2012