L'oeil et l'oreille

L'oeil et l'oreille

Paavo Järvi et l’Orchestre de Paris à Pleyel



Paavo Järvi (DR)

Deux mercredis à Pleyel avec deux grands solistes, et de superbes programmes. Le premier était sûrement trop long, imposait trop. La Reine de Haydn (Symphonie n° 85) en ouverture est tout sauf un hors d’œuvre : versaillaise plutôt que parisienne, leçon d’élégance de trait d’ailleurs, de bonnes manières, où sous le geste sobre et un rien sec du chef Paavo Järvi l’orchestre montre ce qui s’appelle style, avec de précises élégances dans les rapports de timbres, et une flûte babillarde délicieuse, pour les faux herbages de Trianon. La Quatrième de Brahms après l’entracte suffirait presque !

Radu Lupu (DR)

Mais entre-temps s’intercale, lui aussi tout sauf hors-d’œuvre, le torrentiel, le tempétueux Premier Concerto du même Brahms, avec ses orages désirés, et ce fil qui semble constamment presque improvisant, ou cherchant à se reprendre, et dont la continuité est si vétilleuse à faire couler comme si elle était de source. Méandres au contraire, ressacs, rebonds. Peut-être dupés par trop de repères et des formes (en Haydn) si bien établies, balisées, les musiciens sont plus perdus ici, semblent se courir les uns après les autres, charriés dans le torrent, réessayant d’autres commencements, à la recherche de quelque chose qui les fixe, d’un principe directeur, d’un ordre. Seul repère inébranlable ici, un Radu Lupu l’air absent mais attentif à tout, d’une sonorité sublimement maîtrisée et surtout crépusculaire, ostensiblement branché sur des cors merveilleux.


Les mêmes cors seront à la fête au concert suivant, couronnant la Première de Schumann (si justement dite Printemps) au terme d’un parcours où le rêve attendri (larghetto) et  l’enthousiasme enivré, presque frénétique, obéissent à une continuité exemplaire (lisible dans le geste suprêmement économe et élégant, ici, de Järvi), qui est en même temps une fantaisie. La splendide ouverture Manfred (revue par Mahler) l’annonçait de façon fracassante d’entrée de jeu, passés les premiers moments où la sonorité d’ensemble en est encore à un peu se chercher.

Matthias Goerne (DR)

Le fait est que la cohérence, la beauté de détail sonore du Printemps ont beaucoup bénéficié du travail de miniaturisation demandé aux instrumentistes par ce qui venait entre-temps : la douzaine (une très grande demi-heure) de lieder de Schubert et de Strauss orchestrés, choisis avec un soin d’orfèvre par Matthias Goerne. Plutôt qu’orfèvre, disons diamantaire, par son souci de construire et équilibrer, par pesées exquises, un programme d’où tout effet vocal sera exclu, et qui demandera beaucoup au climat de timbres introduit par les orchestrateurs : le plus souvent Strauss (qui s’y connaissait !) pour lui-même, mais pour Schubert (sublime Greisengesang), Reger ou Brahms ou étincelant et cristallin Webern (Tränenregen). Les instrumentistes se sont mis à cette marquèterie inhabituelle avec un scrupule d’artisans heureux d’avoir de la belle ouvrage, laissant le reste au souffle de Goerne, à l’évidence de ses mots et à la splendeur contrôlée de sa voix longue et pleine. La salle écoutait sans une toux ce programme singulier, sans aucun effet vocal, en langue étrangère, hypnotisée par l’évidence de la chose bien faite, et bien communiquée. On était à des années-lumière des mêmes Strauss orchestrés récemment donnés par Jonas Kaufmann où comptaient surtout l’effet ponctuel, tel détail souligné, le contraste, quelque chose comme un machisme vocal (avec mignardises pourtant dans le pianissimo). Ici de bout en bout la tenue, la continuité, le texte et, en quelque sorte, rien pour l’interprète, laissé seul dans son coin de tableau, simple donateur. Mais dans Im Abendrot quelle ferveur qui soudain réchauffe et illumine la salle ! Dans Ruhe, meine Seele quelle construction  formidable d’un climax, et d’une retombée : comme une vie qui tient en trois mots !!

Salle Pleyel, 4 et 11 avril 2012