L'Humeur d'Alain Duault

L'Humeur d'Alain Duault
Girl plays piano

Lettre au (futur) président de la République

Monsieur le Président,

Sans doute la musique ne sera-t-elle pas votre première préoccupation quand vous allez vous installer à l’Élysée. Pourtant, outre que —si l’on en croit l’adage— elle adoucit les mœurs (et celles-ci en ont bien besoin !), elle offre à la nation des moments de consensus populaire qu’un homme de rassemblement ne peut négliger. Chacun considère que la musique fait du bien, ouvre l’esprit, embellit l’imagination, transcende les clivages sociaux : que n’est-elle donc pas plus utilisée comme vecteur de communication et enseignée à l’école de la République ?

Vous n’échapperez pas ainsi au serpent de mer des fameux “enseignements artistiques” à l’école : que comptez-vous faire pour les mettre vraiment en œuvre ? L’époque du guide-chant et de la flûte à bec est révolue dans les établissements scolaires d’aujourd’hui — mais puisque toutes les classes sont équipées de lecteurs de CD, pourquoi ne pas inciter les professeurs des écoles à un geste quotidien très simple, faire entendre le matin, en ouverture de classe, une plage d’un beau CD classique ? D’aucuns rétorqueront qu’ils ne sont pas “formés” pour cela ? Mais est-il besoin d’une formation pour glisser un CD dans le lecteur ? Quant au choix des œuvres, il peut être préparé par des fiches mises à la disposition des enseignants, accompagnant les CD fournis et indiquant une progression possible : lundi matin, la Lettre à Élise de Beethoven, mardi, l’allegro d’une sérénade de Mozart, mercredi une Danse hongroise de Brahms, jeudi, un mouvement d’un concerto pour trompette de Vivaldi, vendredi la version orchestrale de la Chanson de Solveig de Grieg. Par exemple. Cette “entrée en matière” musicale serait une belle manière de calmer les enfants entrant en classe, d’éveiller leur oreille, de les faire rêver, de leur permettre de découvrir ce territoire d’émotions qu’ils n’ont peut-être pas la chance de connaître. C’est une suggestion simple, peu coûteuse et conforme au proverbe chinois qui dit que pour faire un chemin de 20 000 pas, il faut faire un premier pas.

Bien évidemment, votre politique en matière de musique ne s’arrêtera pas à l’école, elle prendra en compte la diffusion : que comptez-vous faire pour que les orchestres des différentes régions de France, qui constituent un tissu horizontal essentiel par leur capacité à aller se faire entendre dans les villes, les villages, les institutions multiples qui innervent le sol national, disposent enfin des moyens de leurs ambitions ? Que ferez-vous pour empêcher que des orchestres de région soient pris à la gorge par des financements déclinants, des charges sociales en expansion, des obligations contradictoires ? Comment allez-vous aider au développement des opéras de région, faire en sorte que leur financement ne repose pas essentiellement sur les collectivités locales — fût-ce en conditionnant l’aide de l’État à des missions éducatives dans les écoles, les lycées ou même des maisons de retraite ? Quelle politique tarifaire allez-vous soutenir afin que l’exigence sans cesse réitérée d’une “démocratisation” de l’opéra puisse s’avérer dans les faits — à commencer par les jeunes (pourquoi pas des places à 10 euros pour les moins de vingt-cinq ans, avec un financement compensatoire de l’État ?) ?

Mais cet effort de diffusion sur le terrain (avec les concerts ou les opéras), forcément lié à l’effort d’éducation à l’école, ne peut se passer d’une possibilité de découverte dans tout ce qui constitue les réseaux d’accès à la culture. Car, mis à part pour les privilégiés de la culture qui trouvent tout chez eux, les médiathèques et les cinémas peuvent constituer un relais à encourager — médiathèques pour l’accès aux CD et DVD, cinémas pour l’accès aux retransmissions d’opéras qui se développent avec un succès croissant. Enfin, il y a la maison et l’outil de diffusion qu’y demeure la télévision : qu’allez-vous faire pour que la télévision publique assume enfin cette mission de service public qui nourrit les discours mais déserte les programmes ? Quand France 2 ou France 3 retrouveront-elles, à une heure décente, des magazines réguliers consacrés à la musique ? On sait bien que, sans une volonté politique clairement affirmée, clairement mise en œuvre par des obligations édictées, les managers qui gouvernent la télévision publique l’œil rivé sur les mêmes cadrans chiffrés que ceux des télévisions privées ne s’y sentiront pas obligés.

Ce ne sont que quelques questions parmi tant d’autres (les conservatoires !), mais cette lettre ne vise qu’à donner le la d’un questionnement plus vaste auquel nous ne doutons pas que vous aurez à cœur de très vite convier Classica.