L'Humeur d'Alain Duault

L'Humeur d'Alain Duault
Le Palais des Arts Reine Sofía à Valence
Le Palais des Arts Reine Sofía à Valence en Espagne, conçu par Santiago Calatrava

Qu’est-ce qui est moderne ?

Depuis Rimbaud et les surréalistes, tous les artistes depuis plus d’un siècle ont voulu être absolument modernes. Mais qu’est-ce qui aujourd’hui est gage de cette modernité ? J’y songeais en admirant la splendeur visuelle du Palau de las Artes Reina Sofia, c’est-à-dire le nouvel Opéra de Valence, en Espagne. Car, quand on est parisien et que la “modernité” architecturale est incarnée par l’Opéra Bastille, ce hangar gris sans le moindre charme, au glamour d’un congélateur et qui est déjà vieilli, usé, obsolète, on est tout à coup réconcilié avec cette architecture moderne telle que l’offre Santiago Calatrava, l’auteur de ce magnifique et audacieux bâtiment, sorte de haut vaisseau blanc aux formes harmonieuses, douces, couronné par une manière de longue plume sur son épine dorsale.

Opéra Bastille (1989) conçu par Carlos Ott (Photo X)

Qu’est-ce donc qui fait la modernité de l’un et la vétusté de l’autre ? Sans doute une préoccupation première dont on se dit qu’elle devrait présider à tout geste artistique, architectural, théâtral, musical, littéraire : l’exigence du Beau. À la Bastille, on a voulu faire rentrer avec un chausse-pied idéologique (l’”opéra populaire”) un bâtiment compliqué dans un espace tordu et inadéquat ; à Valence, on a choisi un espace vide pour l’habiter d’un bâtiment dont la préoccupation première a été l’esthétique. Le résultat est probant.

Mais la modernité et son éternelle querelle se retrouvent aussi dans la création lyrique : qu’est-ce qui est moderne aujourd’hui, un opéra minimaliste de Matthias Pintscher ou le Nixon in China (BOF et intégrale) de John Adams qu’on va bientôt (re)voir au Châtelet après l’avoir découvert il y a quelques années à la Maison de la culture de Bobigny ? Les bien-pensants du lyriquement correct et de la modernité officielle vous diront que Matthias Pintscher est le héraut d’une modernité autoproclamée. Mais le résultat, tel qu’on a pu l’”apprécier” en 2004 à l’Opéra de Paris avec L’Espace dernier, est piteux — alors que l’opéra de John Adams, joué régulièrement sur de nombreuses scènes du monde, est un opéra porté par une histoire, une structuration des personnages et une musique dont l’exigence ne se dément pas. Lequel, alors, est le plus “moderne” ? Celui qui se drape dans la morgue aristocratique d’un prétendu chercheur de formes ou celui qui cherche à émouvoir le public avec du vrai et du beau ?

Évidemment, le domaine de la mise en scène lyrique est lui aussi secoué sans cesse de cette question que les uns et les autres se jettent à la figure avec des anathèmes définitifs. Mais une mise en scène comme celle des Noces de Figaro réalisée par Giorgio Strehler en 1972 est-elle moins moderne que nombre de celles qui ont fleuri ces dernières décennies sous l’appellation de “Regietheater” ? Mais, du Ring de Chéreau au Don Giovanni de Haneke en passant par l’Atys de Villégier, on pourrait multiplier à l’infini ces références et les paradoxes qui les accompagnent, remonter dans le passé et se dire que la mise en scène de La Traviata réalisée par Luchino Visconti en 1955 pour la Scala était assurément plus moderne que nombre de celles qui ont fleuri depuis, de celle de Peter Mussbach à celle de Christoph Marthaler — parce que trop souvent, non seulement on confond décor et mise en scène mais surtout on confond effet et réflexion. Le vrai et le beau varient avec le temps mais ils sont toujours une réponse à la question fondamentale que ne cessent de se poser les hommes sur leur destinée.

En fait, la modernité est le reflet d’une crise des valeurs. Et, bien sûr, la société, les sociétés, ne progresse(nt) qu’en remettant en cause des valeurs acquises… mais pour en recréer d’autres. La destruction des valeurs n’est qu’un moment du processus de la modernité : le problème est que nombre de gourous qui se disent modernes s’arrêtent à ce premier palier sans comprendre que, dans un second moment, la vraie modernité va reconstruire de nouvelles valeurs. C’est cette dialectique qui prend en compte l’Histoire, le passé, la mémoire et les valeurs anciennes, en les projetant dans un avenir par un travail nouveau créateur de valeurs nouvelles, qui fonde la modernité d’un geste architectural, littéraire, musical ou théâtral. Baudelaire, qui était un vrai moderne, a tout résumé : “La modernité, c’est le fugitif, le transitoire, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable.”

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