L'Humeur d'Alain Duault

L'Humeur d'Alain Duault
Roberto Alagna (Faust)
Roberto Alagna (Faust)

Les gourous

LE FORMIDABLE OPÉRA GURU : UNE TRAGÉDIE DE NOTRE TEMPS

Faust est un opéra qui, même s’il est loin de Goethe, mérite qu’on le redécouvre, pas seulement pour les airs et ensembles aussi célèbres qu’efficaces qu’il contient mais parce qu’il est aussi un ouvrage symptomatique de son époque, dont la dynamique théâtrale a beaucoup à nous dire sur ce XIXe siècle dont il est un des fleurons. De nombreux spectateurs se faisaient une fête de le (re)découvrir dans la nouvelle production de l’Opéra de Paris : c’était sans compter sur « certaines catégories de personnels » qui lui ont infligé pour plusieurs représentations le rideau noir en guise de décor et ont ainsi obligé France 3 à se faufiler lors d’une soirée sans grève pour enregistrer le spectacle — au lieu de le diffuser comme il était prévu en direct, avec toute l’excitation que cela ajoute pour les téléspectateurs qui ont le sentiment de participer à l’événement ! Mais ces certaines catégories de personnel se moquent bien des téléspectateurs ! Ces quelques tristes gourous qui, du haut de leurs sectes idéologiques, imposent leur loi sont devenus une plaie récurrente.

Le symptôme de notre époque est bien celui-ci : l’égoïsme forcené de chaque groupe, le fascisme catégoriel, l’exigence que tout plie à la volonté de certains, fut-ce en niant la liberté des autres. Ce serait un beau sujet d’opéra contemporain…

Mais l’opéra contemporain se soucie-t-il de refléter notre époque ? Ne se perd-il pas, parfois, dans l’éther de la littérature au point d’oublier les questions qui soulèvent notre époque ? Écoutant Guru, le formidable opéra de Laurent Petitgirard [Naxos, CHOC du n° 135 de Classica], je me demandais pourquoi tous les directeurs d’opéras ne font pas la queue devant sa porte pour en acquérir urgemment les droits ! Car voici un ouvrage qui, en deux heures intenses, plonge au cœur d’une histoire terrible. Une histoire totalement de notre temps, inspirée par la tragédie de Jonestown, en Guyana, en 1978, où une secte sous l’emprise d’un gourou s’était suicidée collectivement — quel que neuf cents morts —, ou, plus près, par l’horreur d’une autre secte, celle du Temple solaire — mais qui peut tout aussi bien rappeler l’immolation des Vieux-Croyants de La Khovanchtchina de Moussorgski. Car c’est de la manipulation sectaire qu’il s’agit, ce terrifiant pouvoir de mort qu’exerce un gourou sur des âmes faibles : notre époque est féconde en exemples…

La réussite de l’opéra de Laurent Petitgirard est d’abord dans cette histoire forte et atroce, parfaitement contée dans le livret de Xavier Maurel, qui va à l’essentiel sans effet superflu. Elle est surtout déployée dans une musique d’une rare richesse expressive, qui sait utiliser toutes les ressources de l’orchestre, des voix, du chœur — et dans cette magnifique opposition entre le Guru, un baryton éloquent et à la diction parfaite, Hubert Claessens, et la seule adepte qui ose se révolter, qui ouvre les yeux, sorte d’Antigone de la secte, la bouleversante Sonia Petrovna dont la voix fuligineuse porte le message éclatant de la vie au milieu de cet univers calciné.

Laurent Petitgirard (Photo J.-B. Millot)

Alors pourquoi cet opéra grand, fort, ardent, d’un compositeur français, en outre, n’est-il pas monté à l’Opéra de Paris ? Et pourquoi aucun opéra français ne l’a-t-il encore programmé ? Laurent Petitgirard n’a-t-il pas «la carte» qui fait les réputations dans le milieu du lyriquement correct ? Est-ce parce qu’il n’a pas fait allégeance à ceux qui font le partage des eaux esthétiques entre le bien et le mal, le beau et le laid, l’utile et l’inutile ? La encore, comme pour le saccage de Faust, c’est l’égoïsme forcené d’un groupe qui s’impose, le fascisme catégoriel, l’exigence que tout plie à la volonté de certains, fut-ce en niant la liberté des autres. Qui brisera ce cercle vicieux ?

J’apprends, au moment de mettre sous presse, que l’Opéra de Nice vient de décider de monter Guru : tant mieux ! C’est donc cet Opéra de Nice qui aura la primeur de ce chef-d’œuvre… avant, peut-être, qu’il revienne à l’Opéra national de Paris. En leur temps, Werther a bien été créé à Vienne et Samson et Dalila à Weimar, puis en version française à Rouen… avant de revenir a Paris !