L'Humeur d'Alain Duault

L'Humeur d'Alain Duault
Globe terrestre

La fin d’un monde ?

” Quand nous serons tous morts, l’art dira ce qu’était le monde “

Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l’oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches ” : cette phrase de Carole Martinez, tirée de son magnifique nouveau roman Du domaine des murmures (Gallimard), me paraît résonner avec une force toute contemporaine… alors qu’elle s’applique à une histoire qui se déroule au XIIe siècle ! C’est que, décidément, peu de choses changent alors qu’on croit sans cesse tout changer : il semble qu’il existe depuis bien longtemps des forces antagonistes qui partagent le monde, celles de la beauté, de ses subtilités et de ses exigences d’une part, et d’autre part celles du fracas, de la rentabilité à tout crin et de l’oubli du spirituel. On pouvait penser que la musique se situait dans le premier axe — mais est-on sûr qu’elle n’a pas parfois dérivé ces dernières années vers le second ?

Est-ce cela qu’on appelle “le sens de l’Histoire” ? Quelle tristesse alors ! Cela signifierait que nous sommes irrémédiablement conduits vers une sorte d’égout où tout se déverse, putréfié, de ce qui a constitué les valeurs de notre civilisation… Non ! Il faut dire non, crier non, réagir pour que cette fin d’un monde ne nous emporte pas. J’appelais le mois dernier à une écologie de l’esprit : c’est bien dans ce sens qu’il faut peser en demeurant en éveil contre tout ce qui salit, abaisse, avilit, tout ce qui conduit à l’indifférence, au nivellement par le bas, à l’impuissance acceptée, à la négation du spirituel.

Gustave Courbet a su montrer de manière provocatrice et saine l’origine du monde : la fin du monde elle-même a-t-elle à voir avec ce trou noir, fascinant, cette terra incognita dont nous venons ? Qu’est-ce qui annule le monde, le mène à son crépuscule, à sa nuit, à sa fin ? Ce n’est peut-être qu’en nous que cette fin s’avère — comme ce n’est peut-être qu’en nous que le monde existe. Vertige des questions infinies. Pourtant la fin du monde (si l’on met de côté les fantasmes qu’elle véhicule) demeure une question essentielle parce qu’à la fois poétique et métaphysique. La réflexion sur la beauté n’est pas dissociable d’une conscience sans cesse réactivée de la barbarie du monde. Mais la question peut se (re)poser d’une autre manière après Auschwitz, Hiroshima ou le 11-Septembre. Comment le doute sur le réel, sur l’humain, sur un possible vivre-au-monde ouvre-t-il cette fêlure par où une lumière peut s’insinuer qui, en retour, peut produire de la beauté, c’est-à-dire nous donner confiance en ce monde ? Si, comme le dit Rilke, le beau est “le commencement du terrible“, la fin du monde est-elle l’assomption de la beauté dans un monde qui l’a fait éclater ?

J’y pensais en écoutant à l’Opéra Bastille l’admirable Angela Denoke endosser pour la première fois le costume transparent de Salomé, cette femme de la fin du monde. Car ce qui la rend fascinante et insupportable, c’est précisément qu’elle est dans le terrible avec une sorte d’innocence qui est l’oubli d’un monde, l’oubli des valeurs face à l’imposition aveugle du désir. La musique de Richard Strauss, dans sa douceur vénéneuse comme dans ses emportements asphyxiants, dit bien cet impossible vers où conduit ce personnage de fin du monde, comme une question béante — à laquelle la seule réponse semble être de se boucher les oreilles, ce que fait Hérode avec cet ordre bref : “Qu’on tue cette femme.”

La beauté aurait-elle donc partie liée à cet effort constant des hommes de lever des stèles au milieu du néant ? Vanité. Vanités et memento mori. On peut évidemment affirmer que le beau se situe autant dans le bruit de la mer que dans le bruit d’un train, dans l’affreuse odeur des hommes et des bêtes quand ils vont à la mort, dans les six millions huit cent dix mille litres d’eau qui tombent chaque seconde du haut des chutes du Niagara, dans le parfum d’une femme la nuit, dans les pas légers d’un souvenir qui s’éloigne… : chacun trouve où il veut, où il peut, sa fin du monde. Dans ce trou obscur, d’où nous pouvons renaître. Quand nous serons tous morts, après la fin du monde, les poèmes, les tableaux, la musique resteront pour témoigner de ce qu’était le monde. Pour rappeler le visible et l’invisible, ce qui s’est partagé. Tous ces instants, ces cris silencieux du temps, seront là pour dire que le monde n’a pas de fin.